Journal d’informations locales

Le 18e du mois

octobre 2025 / Histoire

La joyeuse faune du « Maquis de Montmartre »

par Danielle Fournier

Que reste-t-il du Maquis tout en haut de la Butte ? Un tableau de Van Gogh, le nom d’un bar rue Caulaincourt, le Bistrot du Maquis, un (faux) rocher dit « de la sorcière » dans un passage, des cartes postales, des images et surtout… des légendes urbaines. Il s’est développé après 1890 et a connu sa plus grande extension au tournant du XXe siècle, avant la démolition qui a débuté le 15 juillet 1904 et s’est achevée en 1939. De nos jours, la mémoire du Maquis est encore bien vivace.

Le Maquis était un espace délimité de nos jours par le Moulin de la Galette, la rue Girardon et la rue Caulaincourt, à partir de la place Constantin-Pecqueur jusqu’au « Lapin agile ». Un espace finalement réduit mais qui a une longue histoire. Depuis l’époque médiévale, la colline de Montmartre est habitée par des bergers, des paysans, un village se développe, des chemins de terre se croisent, à l’écart de l’abbaye située en haut de la Butte. Dès le XIVe siècle, on exploite le plâtre, mais c’est au cours du XVIIIe que les carrières s’agrandissent et que les galeries sont creusées, sur le côté sud de la Butte. Et, au début du XIXe siècle, l’exploitation du gypse, roche minérale constituant l’une des matières premières du plâtre, devient systématique. À l’époque, on disait : « Il y a plus de Montmartre dans Paris que de Paris dans Montmartre. » Parce que l’essentiel des constructions en plâtre reposait sur cette fameuse carrière qui assurait, à elle seule, 75 % des besoins de toute la ville. C’est à cette époque que Paris se construit et se reconstruit à la suite des démolitions. Au-delà de son usage dans la capitale, pour la construction, le plâtre de Montmartre était recherché dans le monde entier, pour ses qualités et sa robustesse : les sculpteurs et artistes le faisaient importer pour leurs œuvres. L’exploitation massive des lieux, à cette époque, a engendré une véritable instabilité au niveau des sols, si bien que dès 1813 on ne pouvait plus creuser à moins de dix mètres des chemins ou constructions, afin d’éviter tout risque d’effondrement.

D’autre part, la loi du 16 juin 1859 a annexé la commune de Montmartre à Paris, dont une partie ira à la commune de Saint-Ouen. Rapidement, les investisseurs y voient de riches opportunités et la spéculation immobilière commence. Chemins de terre et sentiers deviennent des voies de circulation. D’anciennes rues changent de noms, d’autres sont créées. Le « Maquis de Montmartre » se constitue alors dans la zone comprise entre les rues Lepic et Caulaincourt. Viendront s’y installer, entre autres, ceux qui sont chassés du centre de Paris, remodelé par les grands travaux de Haussmann.

De juin 1886 à février 1888, Vincent Van Gogh habite chez son frère, rue Lepic, et il va se promener du côté de la rue Caulaincourt. Il peint alors la Butte, qui n’est pas encore toute couverte de cabanes, et sa végétation. Cette terre cultivable, au sol argileux, a été longtemps non constructible et a été préservée de fait. Peu à peu, les sans-logis de la capitale vont trouver refuge dans cet îlot épargné par l’urbanisation galopante due à la fièvre haussmannienne. Vont s’y installer principalement des ferrailleurs et des chiffonniers, comme souvent aux marges de la ville. On y croise aussi des voleurs, venus se cacher (d’où le surnom de « Maquis ») dans les ruelles du quartier et des petits voyous, que l’on appelait les « Apaches ». Les artistes désargentés, les petits artisans ont suivi.

Ferrailleurs, chiffonniers, Apaches…

On construit alors des baraques de fortune, des cahutes enchevêtrées : c’est la naissance du Maquis, une sorte de petit village avec ses cabanes en matériaux de récup venus des chantiers de la capitale et du démontage des bâtiments de l’Exposition universelle de 1889. Ensuite viendront les maisons en bois aux airs de chalets et, plus tard, les maisons en torchis entourées de jardins. On ne connaît pas encore le mot bidonville, mais on est ici aux marges sociales et géographiques de la ville. Malgré la pauvreté, l’insécurité et le manque d’hygiène, tout ce petit monde constituait une communauté socialement organisée, solidaire et unie.

Habitent dans le Maquis toutes sortes de gens : des chiffonniers, des brocanteurs, des marginaux à la mauvaise réputation côtoient des marchands ambulants, des artisans, des artistes, des peintres. De fait, on possède de nombreux témoignages sous forme de photographies, peintures, illustrations, celles de Maurice Utrillo, Depaquit, Poulbot, Steinlen, de la famille d’imprimeurs-graveurs Delâtre. Henri Laurens et Francisque Poulbot ont vécu dans le Maquis et l’ont représenté comme une zone bucolique, même si la vie n’y était pas facile. À côté des cabanes misérables construites à la va-vite et des taudis reliés par des chemins de terre qui menaient aux fontaines s’installent des guinguettes, non loin des moulins dont les ailes tournaient encore au-dessus de la rue Lepic. Meuniers et carriers y vivent aussi, à proximité de leur lieu de travail. Et de très nombreux artistes y trouvent refuge ou y passent : Auguste Renoir traversait le Maquis plusieurs fois par jour en partant du château des Brouillards pour se rendre à son atelier en contrebas de la rue Tourlaque. Son fils, Jean Renoir, le cinéaste, raconte qu’avec sa mère ils allaient les lendemains de pluie ramasser des escargots dans le Maquis.

Chacun délimitait son espace avec des poteaux, s’aménageait une petite cour avec des poules ou un jardin de subsistance. C’était le règne de la débrouille : les habitants y échappent aux impôts – on ne payait pas l’octroi – et sont loin des règles d’hygiène et de sécurité qui se mettent en place. Dans cette proximité, pas étonnant qu’une intense vie collective se développe. Autour, s’élèveront au nord et à l’ouest les immeubles cossus de la rue Caulaincourt.

La percée de l’avenue Junot

La place Constantin-Pecqueur, qui réunit une partie de la rue Girardon et la rue de la Fontaine-du-But est créée au tournant du siècle. L’abreuvoir – qui donne son nom à la rue – est remblayé et la pente est franchie par des escaliers au sommet desquels prendra place bien plus tard la statue de Dalida, prisée des touristes. Le 15 juillet 1904, une percée est créée au cœur du Maquis. L’avenue Junot a été creusée juste avant la guerre de 1914 et devait se poursuivre jusqu’au parvis du Sacré-Cœur. De fait, elle se terminera place Marcel Aymé et modifiera l’aspect nord de la Butte, puisque des maisons ont été détruites, des moulins fermés (sauf deux), des rues ont disparu comme l’impasse Girardon.

Dès lors, le Maquis devint la proie des promoteurs et, après la guerre, des villas avec jardins et des immeubles remplacent les taudis. Quelques rares irréductibles, dans des cabanes consolidées, y survécurent jusqu’aux années 30, mais c’est vraiment la fin du Maquis. Le dernier habitant sera le sculpteur Paco Durrio, décédé en 1940, qui avait cédé à Picasso son atelier au Bateau-Lavoir. Il sera expulsé de son domicile, impasse Girardon, en 1939. « Tout est maintenant rasé. Les bâtisses en carreaux de plâtre, les cahutes de planches, les cantines, la Feuillée, le bal et beuglant pittoresque… Près de la ferme Debray, la plate-forme où l’an dernier l’on voyait le troisième moulin, le moulin à Poivre, n’est plus que sable et plâtre », a écrit Olivier Charpentier.

L’héritage du Maquis de Montmartre

Est-ce à dire que tout est fini, que les promoteurs et les spéculateurs ont eu raison de ce dernier bastion populaire ? Certes, les habitants misérables et les artistes désargentés, ceux qui ont fait le Maquis ont depuis longtemps disparu, mais une sorte d’esprit du Maquis s’est transmis.

Le projet de construction d’un parking souterrain, sous le Maquis de Montmartre, voté à l’unanimité en 1987, n’a pas vu le jour, à la suite de la mobilisation des riverains. Quatre années de batailles juridiques ont eu raison du projet. Les riverains ont notamment mis en avant le sous-sol, « un vrai gruyère » avec les cavités des carrières, qui est fragile et instable et l’aspect patrimonial du lieu, « dernier vestige naturel du Maquis ». Il faut sauver les arbres ! On voit d’ailleurs, dans une video extraite d’un JT d’Antenne 2, Daniel Bangalter, qui fut un des initiateurs de cette lutte, s’exprimer avec véhémence et passion pour sauver les érables, face au directeur technique adjoint de la Société d’exploitation du stationnement de la Ville de Paris (Saemes).

C’est d’ailleurs en 1972 que des boulistes se réunissent sous le nom de Club de pétanque Lepic-Abbesses et prennent possession d’un terrain municipal laissé à l’abandon au 17-23 de l’avenue Junot. Sur des photos anciennes, on voit déjà des groupes d’enfants et d’adultes jouer aux boules alentour, au niveau des rues Simon Dereure et Junot, ou dans les squares. Lorsque les adhérents du Clap s’installent, seuls quelques arbres subsistent alors du Maquis, mais bientôt une guinguette s’installe et l’esprit montmartrois perdure. Une affiche du « baptême des arbres du Maquis de Montmartre » en témoigne, signée par de nombreux artistes.

Nous ne reviendrons pas sur les développements récents de cette histoire mouvementée dont notre journal a rendu compte pas à pas. A la suite d’une procédure d’appel à manifestation d’intérêt concurrent, le Conseil de Paris a attribué une convention d’occupation du domaine public à l’Hôtel Particulier. Au printemps, le Clap a été expulsé, la guinguette détruite et le « jardin Junot », prolongement du jardin de l’Hôtel Particulier qui a été lauréat de l’appel d’offres, a fait une très discrète ouverture au début de l’été 2025. Mais on garde en mémoire que le Maquis a été classé par décret du 27 novembre 1991 parmi les sites « pittoresques et historiques » et, si le lieu n’existe plus à proprement parler, l’histoire est loin d’être terminée.

Photo : Musée de Montmartre

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