Attraper Serge pour un entretien tient de l’exploit ! D’abord, parce qu’il danse avec la compagnie Montalvo-Hervieu et tourne avec elle sans cesse dans le monde entier. Mais aussi parce que le rendez-vous se tient au café La Terrasse, rue Marcadet, son QG où, à peine la porte franchie, il faut attendre que chacune des personnes présentes, du patron aux consommateurs, soit venue lui tenir la jambe pour espérer lui parler. « C’est normal, à 17 h 30, c’est l’heure de pointe » s’excuse-t-il dans un grand éclat de rire.
Installé dans le 18e depuis vingt ans, Serge a commencé à fréquenter ce bar après le Covid. « Je regardais par la fenêtre et j’ai vu ce café avec plein de monde dehors. Je cherchais tellement à gratter l’amitié que je suis venu, raconte-t-il sans se faire prier. Il y avait Houssine, un monsieur à qui j’ai demandé si je pouvais manger. Il m’a répondu qu’il avait ce qu’il me fallait : un sandwich merguez. Je déteste la merguez, mais j’ai dit d’accord tellement je cherchais à ce qu’il se passe quelque chose dans ma vie. » Après avoir disparu derrière son comptoir, Houssine revient et lui tend deux euros pour qu’il aille acheter du pain. « J’ai d’abord pensé que c’était une caméra cachée, mais pas du tout, rejoue Serge avec ses talents de conteur. Je suis allé chercher du pain, j’ai mangé le sandwich et au moment où j’allais partir, il m’a proposé de l’aider à ranger les tables. C’est comme ça que ce café s’est transformé en une seconde famille. »
Les ballets plutôt que l’armée
Serge Dupont Tsakap est en effet le fils prodigue de cette nouvelle famille : quand il ne va pas chercher une voisine – « tellement seule » – pour se balader avec elle, une autre, Isabelle, trouve en lui une oreille attentive à ses souvenirs de l’époque où elle était journaliste et photographe. Rencontrée à La Terrasse il y a quelques années, elle ne tarit pas d’éloges sur Serge : « C’est devenu un copain. Je suis allée voir son spectacle de rue il y a deux ans, c’est vraiment un personnage du quartier. » Un quartier qu’il chérit, et dont l’histoire de ses habitants le passionne. La preuve, en ce moment, il revit la Seconde Guerre mondiale à travers les souvenirs de son voisin de 90 ans. « Il me convoque tout le temps en m’assurant que je vais rire, raconte-t-il. Mais j’attends toujours car pour l’instant, il ne me raconte que des histoires horribles ! ».
Dès son installation dans le 18e, Serge a aussi noué des contacts avec toute sorte d’associations, de voisins, pour partager son savoir-faire, mais surtout pour créer du lien à travers la danse. Il n’est pourtant pas un enfant du quartier et son parcours tient un peu du conte de fées. Né dans un village pauvre du Cameroun, il commence la danse dès l’âge de 4 ans. « Déjà, tout n’était pour moi que mouvement, raconte-t-il. Quand j’ai pu tenir tête et décider par moi-même, même si c’était assez difficile, j’ai décidé de m’y consacrer pleinement ». Au lieu d’aller à l’école, il va donc répéter, et les choses vont s’enchaîner assez vite même si son père veut qu’il aille à l’armée : « Deux femmes, avec qui j’échange d’ailleurs toujours, m’ont permis de m’extraire de mon endroit d’origine où le poids et le regard des autres étaient lourds. Elles m’ont accueilli dans un centre d’esthétique qu’elles avaient créé ».
La danse comme langage
Pratiquant un aérobic très rythmique et très chorégraphié qui a du succès, le jeune Serge passe à la télévision, commence à être connu et est recruté dans la compagnie de danse afro-contemporaine Nyanga Dance qui part en tournée en Europe. « J’avais grugé sur mon âge ! », se remémore-t-il en riant.
En France, à l’occasion d’un échange, il décide de rester à Paris et rejoint les troupes africaines de danse contemporaine de la capitale, dont celle de Georges Momboye et Muriel Adolphe. Puis un jour, il passe une audition avec Montalvo-Hervieu et ça marche. Maintenant, Serge est quasiment le vieux dinosaure de cette célèbre compagnie de danse contemporaine.
Sollicité pour le métissage de sa culture, il apporte une vision personnelle à la danse d’aujourd’hui. « Au Cameroun, dès que je suis sorti du folklore et que je suis entré dans la création, dans une autre forme d’expression qui n’a pas sa grille de lecture imposée, j’ai créé ma propre forme de danse, un langage qui peut être à la fois très viril et très féminin », résume-t-il. D’ailleurs, l’une de ses trouvailles, son image de marque, est une magnifique robe jaune avec laquelle il danse parfois. Quand il n’est pas en tournée, Serge crée, avec entre autres son association culturelle Tiewe art, des spectacles en solo, anime des stages ou des ateliers de danse africaine, traditionnelle ou contemporaine, en se préoccupant tout particulièrement de la jeunesse qu’il parvient souvent à mobiliser.
Du 18e à Batoufam
Serge est le roi de la communication, mais pas seulement au café : il poste régulièrement des vidéos sur son travail, sa vie, et ces fameux cours, qui confirment la bonne humeur de ces « lundis endiablés » dans le 18e, où vient danser qui veut, au rythme des tambours. « Si j’avais 20 ans de moins, j’adorerais y aller », regrette sa voisine Isabelle. Elle n’est pas la seule, Violaine, elle aussi, apprécie l’homme et l’artiste : « Il a une joie communicative qui sort de lui, et quand on voit Serge, on est forcément joyeuse. Quand je vais assister à ses cours du lundi, même qu’une fois tous les trois mois, j’arrive à suivre du début jusqu’à la fin grâce à son élan, son envie de transmettre ».
Attaché au Cameroun, notre danseur retourne régulièrement dans le village de Batoufam, où il a créé un lieu de résidence artistique, qu’il a nommé du nom de sa mère, et où il organise des stages. « Si vous avez de la chance, vous y croiserez peut-être le Roi », dit-il cette fois-ci sans plaisanter. Un film documentaire de Marianne Visier, Un lundi endiablé, retrace le parcours de cet homme qui fait le pont entre le Cameroun et le 18e arrondissement de Paris, assumant en riant son identité polymorphe.

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