Ricardo Suanes est architecte et artiste plasticien. Il est installé dans son atelier de la Villa des Arts depuis les années 1990. Situé rue Hégésippe Moreau, dans le sud du quartier des Grandes Carrières, son atelier donne fenêtres sur le cimetière Montmartre. Il a lié ses engagements professionnel et militant pour défendre des projets patrimoniaux à destination des habitants du 18e.
« Je suis né en 1946 à Temuco au Chili. J’ai fait mes études en architecture et urbanisme à l’université du Chili à Santiago puis des études d’art, une fois mon diplôme d’architecte obtenu. Mon lien avec le 18e existait déjà petit, dans mon imaginaire, car j’avais des revues d’art qui parlaient de Montmartre comme d’un lieu culturel du début du XXe siècle. Cela me faisait rêver. En 1976 l’ambassade de France au Chili organise un concours intitulé Poètes français et artistes chiliens. J’en sors lauréat et je suis invité à Paris pendant deux mois. Cette opportunité m’a permis de fuir le régime du dictateur Pinochet. »
Préservation de la Villa des Arts
« Mon atelier se trouve à la Villa des Arts. Cet ensemble d’ateliers a vu passer des peintres impressionnistes que j’admirais depuis mon pays natal tels que Toulouse-Lautrec, Renoir ou encore Cézanne. Ce bâtiment, qui concentre une cinquantaine d’ateliers d’artistes, a une forme remarquable avec une verrière en cascade unique à Paris et des éléments métalliques provenant de l’Exposition universelle de 1889 (voir n° 129). Il est classé au titre des Monuments historiques. Il a été menacé par le rachat-vente d’un investisseur dans le but de construire des lofts de luxe, le vidant de sa fonction et de son histoire. J’ai participé à la
mobilisation qui s’est organisée avec
les occupants et les habitants du quartier pour faire conserver ces ateliers historiques. Dans cette lutte, la municipalité sous Bertrand Delanoë a eu la sensibilité de maintenir ce lieu en
préemptant la villa. J’y suis toujours installé. »
Sauvegarde de la Goutte d’or
« D’autres luttes portées par la solidarité caractérisent ma vision du 18e. Comme celle contre la destruction du quartier de la Goutte d’or dans les années 1980. Un plan d’aménagement poussé par la municipalité de Chirac comprenant la démolition de logements et de commerces avait pour vocation d’évincer la population et le caractère populaire du quartier. Une action collective a été menée par les associations du quartier pour empêcher ce projet. Notre victoire a été acquise grâce à la solidarité des habitants. Par la suite, j’ai pu proposer un projet réalisé au 11 rue Richomme, soutenu par les associations de la salle Saint-Bruno. Il s’agit de la construction d’ateliers d’artistes et de logements sociaux. »
La halle Pajol
« J’ai aussi participé à la préservation de la Halle Pajol, dans le quartier La Chapelle. Le site industriel a été construit il y a exactement 100 ans. » Dans les années 90, l’ensemble du site se transforme en friche industrielle après la fermeture successive des activités. Dans la foulée, une zone d’aménagement concerté (ZAC) de 3,4 ha est créée par la Ville de Paris, afin de proposer la construction de plus de 600 logements. Les habitants se mobilisent alors contre la surdensification du quartier, qui manque déjà d’équipements publics et scolaires. La mobilisation est fructueuse puisqu’elle mène à la rectification du projet sous Delanoë mais toujours avec la destruction de la halle principale. « Je trouvais que la démolition de la halle serait un désastre architectural. La structure industrielle métallique en forme de M en biais est remarquable et marque l’identité du quartier. Je pensais qu’il fallait absolument conserver cette halle dans le futur projet. Dans un même souci de faire urbanisme avec les habitants, j’ai donc essayé de solliciter et convaincre les associations locales. J’ai rencontré plus de difficultés que pour la Goutte d’or, puisque la halle historiquement industrielle était un bâtiment étranger dans l’usage des habitants. Dès 2002, je me suis fait épauler d’une cellule de professionnels composée d’urbanistes, d’architectes et de sociologues. Nous avons aussi réuni un collectif d’associations pour présenter un contre-projet. Nous avons obtenu l’approbation des habitants et des politiques qui nous ont permis de travailler sur le projet pendant une décennie et d’arriver au résultat qu’on connaît aujourd’hui. » La Halle Pajol a pu garder sa structure métallique tout en proposant des aménagements mis à disposition des habitants, comme la bibliothèque Václav Havel, le jardin Rosa Luxemburg et l’auditorium République de l’auberge de jeunesse Yves Robert.
Salvador Allende pour modèle
« Actuellement on se bat avec mon association ACTe (Association cultures territoires) et des collectifs du quartier pour la visibilité de la salle République qui est inutilisée. Toutes ces luttes me font voir le 18e comme un arrondissement dynamique et populaire avec une grande diversité. Il offre des espaces de convivialité comme l’esplanade Pajol. Les mouvements associatifs qui sont régis par la solidarité se voient beaucoup dans l’arrondissement. Cet engagement et cette solidarité me font penser au modèle du socialisme que Salvador Allende défendait au Chili. »
Comme un écho aux mobilisations des habitants du 18e, Allende encourageait le peuple dans cette lutte dans son dernier discours : « Il ne doit pas se laisser provoquer, ni massacrer mais il doit défendre ses acquis. Il doit défendre le droit de construire avec son propre travail une vie digne et meilleure. »

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