A la mi-décembre, la librairie Le Pied à terre est en pleine effervescence. À l’approche des fêtes, les clients s’attardent devant la vitrine de Noël, lisent les recommandations manuscrites des libraires, échangent quelques mots avant de repartir, un livre sous le bras. Créée en 2020, en pleine pandémie, cette librairie indépendante est née de la volonté de ses trois co-gérants – Lucie Eple, Julien de la Panneterie et Thibaut Willems – de défendre un commerce culturel de proximité et libre. Comme 39 autres librairies parisiennes, Le Pied à terre vient d’obtenir une subvention municipale destinée à améliorer ses locaux : de nouvelles fenêtres seront installées dans les tout prochains mois. Une nouvelle en apparence banale, mais qui était pourtant au coeur d’une vive polémique à l’Hôtel de Ville.
Retour en arrière. En juillet dernier, la Ville de Paris, en partenariat avec l’association Paris Librairies, lance un appel à projets auprès des librairies indépendantes. L’objectif est clair : soutenir des investissements liés à l’accessibilité, à la transition énergétique ou à l’attractivité des lieux. Le dispositif, doté de 482 000 €, doit être voté en novembre au Conseil de Paris.
A priori, une simple formalité. Mais le 20 novembre, à la surprise générale, les élus de droite profitent de l’absence de nombreux conseillers de la majorité pour bloquer l’ensemble de l’enveloppe. En réalité, l’opposition vise une seule librairie : Violette and Co, située dans le 11e, librairie LGBTQI+ et queer présente parmi les lauréates. Régulièrement pointée du doigt par la droite parisienne, elle proposait en vitrine un livre de coloriage au titre polémique. Aurélien Véron, porte-parole du groupe Changer Paris, justifie alors le vote : « Il s’agit de ne pas donner l’argent du contribuable à cette librairie. »
Pour Le Pied à terre, c’est le choc. « C’est historique et grave », réagit Lucie Eple. Elsa Pierrot, de Paris Librairies, rappelle que « l’animation du fonds ou les choix éditoriaux n’ont jamais été des critères d’attribution. Il y a toujours eu consensus ». L’appel à projets avait pour unique ambition de « soutenir la vitalité et la diversité des librairies ». Cette décision provoque une levée de boucliers dans le monde culturel. Une tribune publiée dans Le Nouvel Obs et sur Mediapart, signée par plus de 400 professionnels du livre, défend un principe fondamental : la liberté éditoriale. « Cette attaque est aussi grave qu’inédite », a réagi Carine Rolland, adjointe à la maire de Paris en charge de la culture, appelant à « une vigilance accrue dans ce qui s’apparente à une guerre culturelle de plus en plus visible et délétère. »
Des librairies attaquées
L’épisode s’inscrit dans un contexte plus large. Depuis plusieurs mois, les librairies indépendantes font face à des attaques répétées. Dans une tribune publiée dans Le Monde début octobre, des professionnels dénonçaient des actes de dénigrement, de cyberharcèlement, voire de menaces physiques de plus en plus fréquents : vitrines brisées, libraires injuriés, débats empêchés. Motif invoqué : la présence ou la mise en avant de certains livres.
Dans le 18e, d’autres librairies ont été concernées. À L’Attrape-cœurs, la subvention permettra de refaire le rideau et d’améliorer l’accessibilité de la librairie jeunesse. « Sans cette aide, nous n’aurions pas pu le faire », confie l’équipe.
Finalement, les subventions ont été accordées lors du Conseil de Paris, fin décembre. Malgré le vote séparé pour la subvention de Violette and Co, demandé expressément par les élus de droite, la majorité lui a permis d’en bénéficier, comme les 39 autres.
Pour Paris Librairies, ce vote « révèle une dérive politique inquiétante, faisant peser une menace sur nos conditions de travail et sur le pluralisme démocratique. »
Au Pied à terre, le travail quotidien se poursuit : rencontres mensuelles, présentations de nouveautés, recommandations personnalisées. « C’est le cœur de notre métier », souligne l’équipe.

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