Journal d’informations locales

Le 18e du mois

Abonnement

FacebookTwitter

mars 2014 / Expositions

Le BAL : La tour perdue de Johannesburg

par Jacqueline Gamblin

En 1976, année marquée par les émeutes de Soweto, la tour circulaire Ponte City promettant « appartements équipés et commerces intégrés » à la population du quartier exclusivement blanc de Hillbrow, domine Johan­nesburg du haut de ses 54 étages. Mais en 1994, l’avènement de la démocratie provoque l’exode des blancs vers des banlieues plus sûres. Ponte City devient le refu­ge des noirs des townships. Les immigrés de différents pays d’Afri­que affluent. Criminalité, drogue, prostitution, ordures amoncelées dans le vide central de la tour qui se fissure, murs lézardés, piscine dépotoir à sec et plomberie à nu, marquent le déclin du centre-ville. En 2007, le bâtiment est racheté par des investisseurs qui expulsent la moitié des locataires, vidant les appartements désertés, rénovant quelques appartements témoins et amoncelant encombrants et gravats au cœur de la construction semblable à une coquille d’œuf vidée de sa substance.
En 2008, le chantier progresse mais la crise financière et la faillite frappent les investisseurs qui ont misé sur la classe moyenne noire. C’est à ce moment que les jeunes Mikhael Subotzky, photographe sud-africain et Patrick Waterhouse, artiste anglais, débutent leur projet photographique et documentaire sur place, aboutissant à une sorte de radioscopie des lieux et à l’exposition par thèmes (Les Portes, Le Ciel…) déclinée actuellement au BAL sur deux niveaux.
Au hasard des ascenseurs et des couloirs, le duo rencontre des locataires, surprenant des femmes portant enfant dans le dos ou des beautés pulpeuses aux décolletés avantageux, des hommes en maillot ou en chemise cravate. Les portes des appartements circulaires s’ouvrent sur leur passage, révélant des grilles de sécurité où deux bras tendus suggèrent l’ébau­che d’une conversation, ou des studios pour célibataires abritant des familles nombreuses et démunies. Ici, une lessive pendue à un fil tendu de l’intérieur à la fenêtre avec vue sur le ciel de Johannesburg, là un matelas gi­sant sur le sol, télévision omni­présente, traduisent le quotidien dans cet amas de béton et d’acier.
Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse nous restituent des fragments de vies à l’aide des documents collectés sur place pendant quatre ans dans des ap­partements abandonnés (photo de mariage, lettre manuscrite d’un Zaïrois demandant l’asile politique à l’Office des migrations, photo d’un ferry chargé de mi­grants des pays voisins, note manuscrite traduisant la difficulté d’obtenir un emploi ou d’étudier « ici en Afrique du sud, spécialement si vous êtes réfugié », petite annonce « chambre à louer, 2 personnes, alcooliques et fumeurs exceptés »).
Riche d’une exceptionnelle documentation, Ponte City suscite intérêt et émotion.
À voir et revoir.

Au BAL : Ponte City, Mikhael Subotzky et Patrick Waterhouse
Jusqu’au 20 avril, 6 impasse de la Défense, 01 44 70 75 50


Photo : DR

Dans le même numéro (mars 2014)

n° 284

juillet-août 2020