Au journal on m’avait prévenu : « Attention Farida, elle n’est pas facile ! » Nacer, son neveu qui tient le Mah-Boules de la rue de Jessaint, m’avait précisé : « Parler d’elle, les interviews, ce n’est pas son truc, elle est réservée si c’est trop formel. » Mais pour Le 18e du mois, elle a dit oui. C’est donc au 9 rue Cavé, dans son nouveau restaurant Fabrick Sister, que Farida Yahmi nous reçoit, affable et décontractée. Le Soleil d’Oran était « un vieux café boui-boui où il n’y avait que des hommes qui jouaient aux cartes ». Désormais le lieu est clair, flambant neuf. Une phrase surplombe le comptoir face à nous : « La table rassemble ceux que le monde sépare. »
La jolie fresque murale illustre sur un fond vert de forts symboles algériens et oranais : café Aoued, Disco Maghreb avec Cheb Hasni, le chanteur Ahmed Wahby, un footballeur de l’ASCO, des bouteilles de Gazouz, une jeune femme en djellaba et baskets, un passeport algérien avec les lettres OQTF, des impacts de balles. Soit l’histoire d’un peuple qui se soulève pour la liberté. Toute une identité et une fierté que la créatrice du lieu partage sa cuisine authentique.
Une « Fabrick » de famille
Farida est connue de tous dans le quartier, dont elle est une mémoire vivante. Elle pourrait en refaire l’historique et mériterait une attention particulière sur ce qu’il y aurait à faire pour l’améliorer, et pas seulement en matière de commerce. « Je suis une fille de la Goutte d’Or depuis mes 6 ans, explique-t-elle. Mon père tenait un bar au 43 rue Myrha, à la place de l’actuelle librairie La Régulière. » Le square Léon n’était alors qu’un terrain vague surnommé « le démol ». « Il y avait une vraie mixité de toutes les origines, des Juifs, des Portugais, des Italiens, se souvient-elle. Nous, les Maghrébins, étions même en minorité. »
Ayant elle-même activement participé à la transformation du quartier, nul besoin de lui demander si elle y est attachée. D’évidence, l’énergie qu’elle a mise à créer des cantines familiales attirantes en rénovant de fond en comble d’anciens commerces saute aux yeux. Aujourd’hui la Fabrick de la rue Myrha et celle de la rue Ordener sont parmi les adresses les plus appréciées. L’accueil chaleureux, les décos soignées et la qualité des plats traduisent l’exigence de Farida. On y mange ou emporte de bons bricks, des galettes algériennes généreuses et goûteuses, du couscous, des tajines originaux, des « cazdals » chauds, des chorbas. « C’est de la street food, mais pas du fast food », revendique celle qui est également à la tête de deux bars-restaurants atypiques, les Mah-Boules rue de Jessaint et les Mah-Boules 2, récemment ouvert à Chapelle International, complétant cette success story familiale. « Sans mes neveux Nacer et Salem, je n’aurais pas pu continuer », confie celle qui s’est construite toute seule.
Née en 1967 à Azazga, à une trentaine de kilomètres de Tizi Ouzou – sur la route de la Kabylie – , Farida est la sixième d’une fratrie de huit enfants. À 5 ans, avec sa mère, ses frères et sœurs, ils rejoignent à Paris le patriarche de la famille, Mohand. La famille vit alors rue du Nord, dans un petit appartement d’une vingtaine de mètres carrés. Après avoir fait ses classes dans son arrondissement d’adoption, elle file au collège puis au lycée Jacques Decour dans le 9e, avant d’arrêter les cours en seconde. La suite ? « J’ai travaillé tôt, un temps dans le prêt-à-porter, puis j’ai tenu des boutiques jusqu’à 28 ans. J’aidais mon père aussi dans son café. Je me suis tournée vers la restauration parce que j’aimais ça. »
Un modèle de réussite
Sa première affaire sera la Môme, qu’elle ouvre grâce à l’aide financière de sa famille : « Je voulais un lieu ouvert à tout le monde avec de la mixité. Mais aussi un café où les femmes puissent venir car moi, j’étais obligée d’aller aux Abbesses pour boire un verre. »
En six mois, le défi se transforme en succès, faisant de la Môme une référence où, laisse-t-elle entendre, on aimait sans doute aussi son caractère. « En fait, la Môme, ce n’était pas pour Piaf... c’était moi », confie Farida. Avec l’envie de changer et de créer, elle vend et ouvre les Planches de Doudeauville, puis le Mistral gagnant qu’elle garde sept ans, et qui reste avec LE Môme (masculinisé !) d’en face deux bonnes terrasses prisées.
Sur les difficultés d’entreprendre à la Goutte d’Or, Farida exprime une fatigue. Elle s’enflamme en énumérant les contrôles répétés et les menaces de lourde amende pour un simple défaut d’affichage. Si elle trouve normal qu’il y ait des contrôles d’hygiène, des règles de voirie, elle considère qu’on ne la laisse pas travailler tranquillement. « Dernièrement, on m’a reproché un vestiaire mal placé. À côté de ça, il y a des établissements qui ne devraient même pas être ouverts tellement ils sont sales et les rideaux baissés », s’agace celle dont les restaurants sont ouverts et accessibles à tous les publics, d’où ce sentiment d’injustice.
Concernant les politiques, Farida n’a pas non plus sa langue dans la poche, elle qui ne comprend pas pourquoi la Mairie n’aide pas plus les jeunes à ouvrir des commerces et pourquoi les loyers sont aussi chers. « Je n’ai plus confiance en eux, avoue-t-elle. Ils me connaissent tous et reviennent tous vers moi quand les élections approchent. Franchement, j’ai hâte que ça change. »
Et après ? « Aujourd’hui, mon vœu, c’est de ne plus rester ici, tranche-t-elle. Je vous donne la primeur, on va aller s’installer dans le sud, sur la Côte d’Azur ». Pour alterner les saisons ou définitivement ? Elle ne le dit pas vraiment. De toute façon, Farida indique qu’aujourd’hui ce sont Nacer et Salem qui ont pris le relais, avec Samy. Nulle inquiétude dans la voix, juste le constat rassurant que l’entreprise familiale Yahmi perdure. « Elle a tout fait toute seule, en autodidacte, personne ne l’a aidée, affirme un de ses neveux. Tout est parti d’elle. Elle m’a mis le pied à l’étrier et m’a tout appris. » Un modèle de réussite pour ses neveux, conscients de ce qu’ils lui doivent. Et de ce que la Goutte d’Or lui doit.

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