Journal d’informations locales

Le 18e du mois

décembre 2025 / La vie du 18è

Hôtel des Trois Frères : le quartier a gagné

par Adelia Teixeira

Le 24 octobre dernier, l’expulsion de Mebarek Hammar, locataire historique de l’hôtel des Trois Frères, a provoqué une véritable levée de boucliers dans le quartier. Le collectif a finalement obtenu gain de cause.

Situé au 14 rue Léon, juste au-dessus du restaurant éponyme, l’hôtel des Trois Frères est un lieu emblématique de la Goutte d’Or. Les frangins Arab, anciens propriétaires de cette imposante façade art déco, s’y sont forgé une réputation en proposant des couscous gratuits pour les étudiants, en louant des chambres à 500 € par mois aux résidents les plus précaires (voir encadré). Pour certains, l’hôtel est devenu un logement permanent. C’est le cas de Mebarek Hammar : né à Tizi-Ouzou, en Algérie, il habite aux Trois Frères depuis 1990. Vivant de petits boulots, ce grand homme de 68 ans, à l’œil alerte et l’humour vif, se souvient de l’époque des frangins Arab : « Ils n’étaient pas regardants. Une fois, je ne les ai pas payés pendant huit mois, ils m’ont dit : T’inquiètes pas, ça va s’arranger. »

Problème, après que l’établissement a été cédé en avril dernier à Hipotel, chaîne de 17 établissements parisiens détenue par l’entrepreneur chinois Qin Wu, la situation se détériore rapidement. En juillet, les locataires longue durée voient leur loyer augmenter soudainement de 30 %. Mebarek refuse de payer et questionne la légalité de la décision. S’ensuivent des mois de pression exercée par le gérant, un certain monsieur Léon : « Lorsque je demandais le chauffage, témoigne-t-il, il s’énervait et disait que j’étais le seul à me plaindre. »

« Dégage, j’ai déjà loué ta chambre »

Devant les difficultés rencontrées par les locataires longue durée, un comité de soutien prend forme le 16 octobre lors d’une soirée au Poulpe pour la présentation du livre Barbès Blues de Hajer Ben Boubaker. Mais le 24 octobre, peu avant la trêve hivernale, Mebarek trouve ses affaires sur le palier. Le procès-verbal du lendemain témoigne de la violence des propos lors de l’expulsion : « Dégage, j’ai déjà loué ta chambre, il y a une famille qui attend en bas », lui assène le gérant de l’hôtel. Même lorsqu’il demande à récupérer son traitement contre le diabète, Mebarek se voit refuser l’accès à sa chambre.

En quelques heures, une quarantaine d’habitants du quartier se rassemblent au pied de l’hôtel, dont une avocate, qui rappelle le caractère extrajudiciaire de l’expulsion. Si la première plainte de Mebarak est refusée par le commissariat de la Goutte d’Or, le groupe parvient finalement, à force de négociations avec la police, à obtenir un rendez-vous au commissariat de la rue de Clignancourt. « Si le quartier ne s’était pas mobilisé, la plainte de Mebarek n’aurait jamais été reçue », analyse Lucas, membre du comité de soutien.

Les élus locaux, en pleine campagne pour les municipales, s’emparent de l’affaire. Le 28 octobre, la Mairie de Paris et celle du 18e dépêchent leurs équipes chargées du logement. Ils constatent l’insalubrité de l’hôtel et recueillent les plaintes des locataires. Un contrôle approfondi est programmé pour la semaine suivante. Le directeur général de l’hôtel, beau-fils de M. Wu, apparaît finalement dans l’après-midi. Il prétend ne pas avoir connaissance de la situation et nie toute intention de départ forcé. Contacté par la rédaction du 18e du mois, il n’a pas souhaité répondre à nos questions.

Levée de boucliers

Selon le collectif, la famille Wu n’en est pas à son coup d’essai puisque des méthodes similaires auraient été employées dans d’autres hôtels du groupe, pour lesquels il s’avérait plus rentable de louer jusqu’à 1 200 € par mois des chambres au Samu social de Paris. Lors d’une soirée solidaire organisée au Poulpe le 5 novembre, Ian Brossat, sénateur communiste de Paris, a proposé de modifier les textes afin de « prioriser le droit au logement au droit à la propriété ». Il a également annoncé le dépôt d’un vœu au Conseil de Paris pour faire valoir le droit de préemption de l’État sur l’immeuble du 14 rue Léon.

De son côté, d’après nos informations, Jacques Baudrier, adjoint à la maire de Paris chargé du logement, a rencontré le 20 novembre le directeur et le gérant de l’hôtel, en compagnie de Mebarek, des membres du collectif, de Ian Brossat et de Barbara Gomes, conseillère déléguée en charge de l’encadrement des loyers. Avant cette entrevue lors de laquelle Baudrier a déclaré que « Hipotel était sous surveillance », deux premières victoires avaient été obtenues par le collectif. Le gel de l’augmentation des loyers, puis le remboursement des sommes trop perçues, soit environ 600 euros par personne qui seront déduits des prochains loyers. Comme quoi, la mobilisation citoyenne porte encore ses fruits.

Photo : Anne-Claude Barbier

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