Au bout de la rue Marcadet, près de l’avenue de Saint-Ouen, se trouvait au début des années 1880 une des plus importantes « cités de chiffonniers » de Paris, appelée « cité Maupy ». Un chroniqueur de l’époque, A. Coffignon, la décrit : « C’est un grand terrain vague avec, au fond, de bizarres constructions où gîtent plus de six cents personnes, constructions hétéroclites faites les unes de carreaux de plâtre, les autres de simples planches, d’autres encore des matériaux les plus divers assemblés tant bien que mal et recouverts de terre battue. Des plaques de zinc forment la toiture, qu’un coup de vent suffirait à enlever si de grosses pierres n’étaient posées dessus pour la retenir. »
Des cités de ce genre, il en existe à cette époque un certain nombre dans les arrondissements périphériques de Paris. Elles se sont constituées autour des entrepôts de chiffonniers en gros : ces « maîtres chiffonniers » garantissent au petit monde des « biffins » de la cité, l’achat de leurs collecte journalière. Un autre chroniqueur, Jules Claretie, dans son recueil de 1883, La Vie à Paris, nous apprend que le loueur des cabanes de la cité Maupy, un nommé Lapierre, « aime mieux les chiffonniers que les ouvriers : ils payent mieux leur loyer, font vivre des fabriques, le verre, la fonte, les papeteries... » Le terrain, loué deux francs le mètre, appartient en partie à M. Bodet, en partie au duc de Castiglione. « Mille petits détails rendent la cité pittoresque : ici c’est un corbeau empaillé qui a été placé au-dessus d’une porte dans une attitude grotesque ; là c’est une fenêtre curieusement garnie de rocailles ; plus loin, un mur est couvert de petits fragments de miroirs qui étincellent… Des troupes d’enfants s’ébattent toute la journée dans le grand terrain qui précède la cité, tandis que les chiffonniers, accroupis, s’apprêtent à trier le contenu de leurs hottes. »
Le travail de plus de 70 000 personnes
Rien de tel de l’autre côté des fortifications, sur l’emplacement actuel du Marché aux Puces, où existaient d’autres cités de chiffonniers, beaucoup plus misérables. Jules Claretie décrit celle qu’on a surnommée le « Petit Mazas » (Mazas était une prison de Paris, démolie en 1898) : « Les taudis abondent, les détritus et les chiffons meublant seuls les baraques de planches ou de boue... Là, des tanières, de vraies tanières. Au ras du sol, des maisonnettes trouées d’une porte. Beaucoup n’ont pas d’autre ouverture, les fenêtres se paient plus cher. En face de ces bouges, des trous hideux pour faire s’écouler l’eau qui entre dans les taudis. »
Et puis, au bout de la cité, soudain la venelle s’élargit et l’on aperçoit « un convoi qui passe allant au cimetière de Saint-Ouen, le panache de vapeur du chemin de fer de Ceinture, les fortifications, la butte Montmartre et, derrière, la vague fumée de Paris. »
Le nombre des chiffonniers parisiens a été multiplié au moins par cinq entre 1871 et 1880, en raison du chômage. M. de Luynes, rapporteur d’une enquête décidée au début des années 1880 par le Comité d’hygiène publique du département de la Seine, estime leur nombre à 41 000, ramassant 1 190 000 kilos (soit 1 190 tonnes) de marchandise par jour. Les grossistes en vieux chiffons et autres produits de récupération emploient, eux, environ 2 000 hommes et 20 000 femmes au tri et à la revente. Il faut ajouter 10 000 « chineurs » ou brocanteurs. Plus de 70 000 personnes au total travaillent donc dans la récupération des déchets et vieilleries.
Beaucoup de chiffonniers sont d’anciens ouvriers sans emploi qui un jour, pour gagner quelques sous, se sont mis à fouiller les tas d’ordures. Ils sont d’abord « coureurs », c’est-à-dire travaillant où bon leur semble, quand il leur plaît ; mais les rues où le rendement est bon (les quartiers de l’Opéra et de la Chaussée-d’Antin sont les meilleurs) sont vigoureusement protégées. Et la vente des « matières » est difficile à qui veut rester indépendant. Les trois quarts des coureurs sont bientôt sous la dépendance d’un maître-chiffonnier, qui parfois les loge (moyennant un loyer souvent élevé). Ils peuvent alors devenir « placiers », obligés de travailler tous les jours sous peine de perdre leur place, mais ayant le monopole d’une rue ou d’une portion de rue.
Bien avant l’aube, ils enlèvent les ordures d’une vingtaine de maisons et les portent sur le trottoir. Armés de la hotte, de la lanterne et du crochet, leurs instruments de travail, ils trient ces déchets, qui leur appartiennent jusqu’à ce que les tombereaux des boueux passent et les enlèvent. Le rapport de M. de Luynes recense 15 000 placiers, 20 000 coureurs et 6 000 « ramasseurs de nuit ». Ces derniers ramassent en moyenne 15 kilos par jour, les coureurs, 25 kilos, les placiers, 40 kilos. Un ramasseur de nuit peut gagner 0,90 franc par jour, un coureur 1,50 franc, un placier 2,40 francs. Marchandises vendables : chiffons (qui se divisent en deux catégories : les chiffons de choix, blanc, toile et coton, et le tout-venant, couleurs, vieilles laines, déchets de chanvre, cordes et ficelles, vieille ouate), vieux livres et papiers de toute nature, vieux métaux, verres cassés et faïences, boîtes de fer-blanc, crins, cheveux, cornes, bouchons de liège, caoutchouc, croûtes de pain, os et graisses, vieux cuirs, semelles, peaux de lapins, etc. Tout se récupère.
L’offensive décisive de l’administration
A plusieurs reprises, l’administration a voulu mettre ce marché sous contrôle, en accordant le monopole de la « biffe » à des entreprises adjudicataires, comme c’est déjà le cas pour les boueux. A chaque fois, les chiffonniers ont résisté avec succès. Mais vient l’offensive décisive.
Le 24 novembre 1883 et le 8 mars 1884, au nom de l’hygiène, le préfet de la Seine Eugène Poubelle promulgue deux arrêtés qui laisseront son nom célèbre : les ordures ne pourront plus être sorties avant cinq heures du matin, elles devront être placées dans trois boîtes recouvertes d’un couvercle, une pour les matières putrescibles, une pour les papiers et chiffons, une pour le verre, les faïences et les coquilles d’huîtres. Les propriétaires et les concierges s’insurgent : c’est « une atteinte à la liberté individuelle ». Mais ils finissent assez vite par adopter ces boîtes qu’on appellera par dérision des « poubelles ».
Chez les chiffonniers en revanche, la révolte contre cette réglementation qui les ruine durera plusieurs années. Dès le début, la cité Maupy de la rue Marcadet en est le centre. C’est là qu’en janvier 1884 se tient le premier grand meeting, dont A. Coffignon fait le récit : une table de salle à manger recouverte d’un tapis vert a été placée, pour le bureau de l’assemblée, devant le hangar d’un maître-chiffonnier. Plusieurs milliers de personnes sont rangées en fer à cheval tout autour, tandis que sur les fenêtres alentour se pressent des grappes humaines. Un « camion » (grosse voiture à cheval pour le transport des marchandises) sert de tribune, où les orateurs se succèdent pour dénoncer le préfet Poubelle. « J’ai cependant été frappé, note Coffignon, de la modération avec laquelle les chiffonniers exposent leurs griefs. »
D’autres meetings se tiendront, au fil des mois, à Ménilmontant, à Belleville, dans les arrondissements du sud de la capitale. De multiples délégations seront envoyées à la préfecture. Les partis politiques s’intéressent à l’affaire, délèguent des représentants aux meetings ; ceux des cercles ouvriers catholiques se font acclamer rue Marcadet, ceux des révolutionnaires socialistes emportent les applaudissements à Belleville et à Ménilmontant. Les chiffonniers penseront à un moment qu’ils vont gagner, qu’on va en revenir à l’ancien système : au bout de quelques années en effet, les poubelles métalliques, cabossées et percées sont hors d’usage et les propriétaires renâclent à les remplacer.
Mais Poubelle, inflexible, les y contraint à coups d’amendes. Les chiffonniers vont devoir transporter ailleurs leur activité, aller fouiller les dépôts d’ordures situés de plus en plus loin en banlieue et disparaître pour la plupart de Paris. Le préfet Poubelle a gagné une bataille, celle des poubelles, mais les miséreux le sont restés, plus loin.
Poussés par la précarité, les chiffonniers du XIXe siècle sont de retour. De nos jours le terme biffin, qui dérive du mot biffe – un chiffon sans valeur à l’origine –, tend à remplacer celui de chiffonnier. Les biffins et biffines ramassent leurs marchandises dans les poubelles, sur les trottoirs et les revendent là où ils peuvent.
Un nouveau cadre pour les biffins
Depuis 2009, sous le périphérique, à la porte Montmartre, à deux pas des Puces, les biffins sont autorisés à vendre les objets récupérés, dans le « carré des biffins ». Une centaine de places ont été prévues dans le carré, obtenues après des années de lutte et de course poursuite avec les policiers qui saisissaient et jetaient dans des bennes à ordures les marchandises. La mise en place du carré s’inscrit dans un cadre légal : une carte, une place avec un numéro, un agenda – du samedi au lundi, de 8 h 30 à 17 h30. L’association Aurore a été missionnée à l’origine pour assurer sécurité, logistique et accompagnement social des biffins et a été retenue en 2022 pour poursuivre son action d’encadrement du carré. L’association Amelior a été créée pour regrouper l’ensemble des biffins d’île-de-France.
Mais le carré de la porte Montmartre, comme ceux créés à la suite, a vite été débordé par les vendeurs à la sauvette dont le nombre explose à mesure que la misère et la précarité s’étendent. On parle d’économie informelle, de recyclage, reste que jour et nuit plusieurs milliers de biffins sillonnent Paris, poussant le caddie ou tirant la poussette dans l’indifférence.

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