A cet âge-là, les corps marquent très vite », raconte un professionnel de santé. « On ne sait pas si elle s’est cognée toute seule ou si elle a reçu un coup de canne de son mari », poursuit-il. La réalité des violences faites aux femmes seniors sont multiples. Et les professionnels se retrouvent souvent démunis face à ce genre de problématique. Parfois, le sursaut d’un fils et son témoignage auprès d’une association spécialisée peuvent changer la vie d’une mère et faire renaître l’espoir d’une nouvelle liberté. Mais le quotidien de ces femmes n’est pas seulement teinté de coups et de violences physiques.
Les grandes oubliées des violences conjugales
La relation qu’instaure le conjoint avec sa femme est plus sournoise et dominatrice : un manque d’autonomie financière et parfois sociale, un jardin secret ressourçant mais pénétré, un épuisement psychique de devoir s’occuper de toutes les tâches… Le quotidien n’est alors qu’une source permanente de stress et devient un cauchemar, comme en témoignent des victimes : « Je suis bientôt à la retraite. J’ai peur qu’on ne se supporte plus avec mon mari et que ce soit invivable » ; « Depuis que je suis à la retraite, mon mari est toujours sur mon dos. Je n’ai plus le travail comme échappatoire. Je me sens seule. »
Combien sont-elles à le vivre ? Alors que les études sur les violences sexistes et sexuelles pullulent chaque année dans les Ministères concernés ou à l’initiative d’associations et que les chiffres sont toujours aussi alarmants pour les 15-64 an – 272 382 victimes de violences conjugales dont 134 féminicides en France, en 2024 – , quid des femmes plus âgées ? En effet, un large nombre d’enquêtes s’arrêtent à la 64e année. Cette question, le CIDFF de Paris se la pose depuis un an et demi, au sein de son conseil d’administration. « Le constat qui est fait par les femmes juristes de notre association est simple : les femmes seniors ne viennent pas nous voir », explicite Lucie Richard, chargée du projet FAV (Femmes Agées Victimes de Violences) au sein du CIDFF. Pourtant, elle souligne que, parmi les violences conjugales, les femmes seniors sont bel et bien concernées.
Le procès de Mazan, mondialement connu, qui a condamné Dominique Pélicot ainsi que cinquante autres hommes pour des faits de viol, tentative de viol et agression sexuelle sur Gisèle Pélicot, pendant près de dix ans, en est une preuve.
Recueillir, identifier et accompagner
D’ailleurs, en 2024, 34 % des féminicides concernent des femmes de plus de 60 ans. Or, la vraie difficulté c’est que ces femmes viennent rarement se confier à des structures spécifiques. « Les dispositifs d’accompagnement ne sont pas adaptés aux femmes seniors, regrette Lucie Richard. La seule solution, quand on a connaissance d’une situation de violence, c’est de mettre l’une des deux personnes du couple en Ehpad, alors qu’elle n’est pas du tout sénile. »
Le fil rouge de la CIDFF devient alors très vite lisible : rassembler des témoignages de femmes seniors victimes de violences (voir Encadré). Et pour ça, il faut oser parler. Oser sortir du déni et accepter la réalité de sa situation. Lucie Richard et l’ensemble de ses collègues travaillant sur le projet FAV sont déterminés à « faire face au quotidien de ces femmes, comprendre pourquoi elles restent encore en retrait, pourquoi les associations ont dû mal à les accompagner et surtout, imaginer les structures de demain. »
Trop souvent mises sous silence par leur mari depuis des années, ces femmes ont intégré l’idée inconsciente mais ordinaire qu’elles leur doivent tout. D’après Lucie Richard, l’asservissement aux conjoints est habituel, « madame vit des violences et est la bonne à tout faire. » Une autre difficulté réside dans les multiples barrières que les femmes se mettent elles-mêmes : habituées à être dévalorisées, elles se sentent incapables à leur âge d’assumer certaines tâches, notamment administratives. Parfois, la femme n’a jamais payé les impôts, le mari le faisait à sa place car « c’était trop compliqué », confesse une victime.
Un sujet politique et de société
Or, la chargée de projet l’assure, la parole de ces femmes est précieuse et nécessaire. D’autant que l’enquête est collective, elle mobilise également une psychologue et une sociologue, habituées à traiter ces sujets sensibles. « Grâce à la formidable mobilisation de l’équipe de la Maison des solidarités du 18e, les salariées du CIDFF de Paris ont déjà pu sensibiliser aux spécificités des violences conjugales dans les couples seniors une quarantaine de professionnels de l’arrondissement juste avant l’été 2025 ». Une session de sensibilisation qui a permis de faire de l’arrondissement un pionnier du sujet. « Nous souhaitons véritablement porter ce projet très haut, que notre ambition devienne un sujet politique et de société », affirme-t-elle.
Pour que les professionnels de santé et d’associations d’aides aux victimes sortent du sentiment d’impuissance, le CIDFF désire écouter leurs réalités conjugales. Le temps est désormais à la considération de ces femmes.

Quatre candidats face au 18e du mois
Danièle Obono
Samir Belaïd
Éric Lejoindre
Thierry Guerrier
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