Journal d’informations locales

Le 18e du mois

Abonnement

FacebookTwitter

septembre 2020 / Les Gens

Thierry Jousse : la voix du cinéma

par Dominique Boutel

Cinéphile et mélomane, homme de radio et d’images, Thierry Jousse a construit sa carrière entre ses deux passions.

Thierry Jousse, c’est d’abord une voix, une voix grave de fumeur, de titi, chaleureuse et convaincante, que l’on entend depuis de nombreuses années sur les ondes de France Inter puis de France Musique, de préférence dans la soirée. Il y partage avec un savoir colossal mais jamais pédant, toutes ses passions musicales et elles sont nombreuses : jazz, chansons, soul, musique brésilienne, musiques de film avec un appétit qui remonte à l’enfance. C’est par l’oreille qu’il nous donne envie de voir.
De sa jeunesse passée à Nantes, il se souvient avoir écouté de la pop, du jazz, et même de la musique classique… Et déjà, de s’être intéressé au cinéma : « C’était ma passion naturelle, mais la musique a joué un rôle dans ma façon de l’appréhender assez tôt, elle faisait partie de mon quotidien. »

Critique et réalisateur

En parallèle à sa vie dans la musique, Thierry Jousse est l’une des têtes pensantes du cinéma. Critique, il a été de 1991 à 1996, rédacteur en chef des Cahiers du cinéma, a écrit pour Les Inrockuptibles, pour le Dictionnaire du rock et Jazz Magazine. Réalisateur, il a tourné des courts métrages et un documentaire sur Jean Douchet ainsi que deux longs métrages, Les Invisibles et Je suis un no man’s land, ce dernier avec Philippe Katerine. « Dans mon premier long métrage, Les Invisibles, j’ai tourné des plans dans le 18e, pas loin de la place Clichy, dans des rues pas très spectaculaires. J’ai aussi tourné un court-métrage avec Philippe Katerine, qui habitait le 18e, Nom de code Sacha. J’avais déjà cette attirance pour ces lieux, et Philippe cette familiarité avec le quartier. »
Au carrefour du cinéma et de la musique, Thierry Jousse dit faire exactement ce qu’il avait envie de faire quand il était adolescent. « Depuis mes 7/8 ans, j’ai commencé à collecter des génériques de films, à mettre sur le papier des idées de scénarii, c’est une passion ancienne. Pour ma génération, le cinéma était quelque chose d’important, moins spécialisé, concernait beaucoup de gens. C’est une période très riche, un âge d’or… J’ai pas calculé, j’ai juste eu la chance de pouvoir faire ce qui correspondait à mes passions de jeunesse. »

Son 18e de cinéma

Thierry Jousse vit dans le 18e depuis longtemps. Avant la rue de Clignancourt où il habite depuis 2007, et à laquelle il est très attaché, il y a séjourné deux fois, d’abord rue Marcadet puis à Guy Moquet : « Cela fait un bout de temps que j’entretiens un rapport personnel avec le 18e, l’endroit que je préfère depuis que j’habite à Paris. »
Mais c’est un peu un hasard que cet amoureux du cinéma vive dans un quartier aussi prisé par le 7e art : « Même dans les films hollywoodiens qui se passent à Paris, on voit toujours Montmartre. Je pense à ce film de Stanley Donen avec Fred Astaire Funny Face , il y a des plans de Montmartre qui reviennent. C’est kitch mais j’aime bien ça. Il y a même des épisodes de séries américaines qui y ont été tournés, la série The Affair par exemple. David Lynch lui aussi aurait tourné des plans dans le 18e. Dernièrement, j’ai été filmé pour un docu sur Melville et on s’est beaucoup baladé entre la place Pigalle et certaines parties des Abbesses où ont été tournés Bob le flambeur ou des films comme ça… »

Entre Barbès et Montmartre

Bien qu’il en comprenne le charme unique, Montmartre n’est pas le quartier de prédilection de Thierry Jousse : « C’est forcément un lieu de cinéma parce qu’il n’a pas tellement changé, il fait partie de la mythologie. On a l’impression parfois qu’on est dans un décor… » Le mélange des populations, la mixité, la chaleur d’un quartier qu’il trouve « cosy » lui ont permis de trouver le confinement à la fois paradoxal et contradictoire : « La rue Caulaincourt est une de mes rues préférées, on peut y marcher agréablement, notamment à cause des arbres, c’est un quartier pour piétons. Là où j’habite, il y a un côté village, une vie de quartier, des commerçants, des gens atypiques, un mélange assez unique. Il y a un autre truc que j’aime : si on fait un pas de côté, on est à Barbès, et si on fait un autre pas de côté, on est à Montmartre… On est à la croisée des chemins qui représentent bien le Paris contemporain. »
Homme tout à la fois discret et bavard, Thierry Jousse a zigzagué à la marge de cet univers qui le séduit depuis toujours, porté par la Nouvelle Vague, dont il a été l’une des voix, l’un des objectifs, et qui l’a conduit aussi bien à l’écriture qu’à la caméra. « J’ai toujours eu envie d’écrire et de faire des films. J’ai plus écrit, parce que les films, ça prend plus d’énergie, plus de temps, c’est plus compliqué pour plein de raisons, surtout financières. » Son complice de toujours à la radio, Laurent Valéro, est bluffé par son rapport à la musique : « Certains mélomanes sont plus musiciens que les musiciens. Thierry a une très grande sensibilité à la musique, il l’aime et la ressent au-delà de tout. Il sait traduire sa puissance évocatrice. Thierry est un homme de mots, d’images et de musique, à égalité. »

La voix qui rapproche

Un homme de cinéma qui fait de la radio ? Thierry Jousse cultive-t-il le paradoxe ? : « La radio est un lieu producteur d’images. Je l’ai beaucoup écoutée quand j’étais jeune, elle créait pour moi des images mentales, un côté fantasmatique. La voix, c’est très important pour moi, y compris au cinéma, j’ai choisi parfois mes comédiens sur ce critère, j’ai même fait un film où la voix était presque le sujet. Je continue à aimer la radio comme auditeur, c’est le médium le plus chaleureux, le plus proche. On l’a senti pendant le confinement : la radio résiste assez bien, notamment dans ces périodes où on a besoin d’un peu de chaleur quotidienne. »
Si on ne le croise pas dans le quartier qu’il arpente régulièrement, on peut donc profiter de cette chaleur qu’il revendique et partage en l’écoutant sur France Musique, dans l’émission Ciné Tempo ou bien encore regarder les petites vignettes intitulées Blow Up qu’il concocte pour Arte.
Il prépare un film, mais mystère sur le sujet. Une chose est sûre, certains plans seront tournés dans le 18e

Photo : Dominique Dugay

Dans le même numéro (septembre 2020)

  • La vie du 18e

    Feu vert pour les piétons

    Sandra Mignot
    Les abords de certaines écoles piétonnisés, des rues commerçantes barrées et des places de stationnement qui disparaissent : l’espace occupé par la voiture recule.
  • La vie du 18e

    Boxe, gym, karaté, sans contacts ?

    Florianne Finet
    Une rentrée pas comme les autres pour les sports de contact. Focus sur trois activités qui se déroulent en espace clos, la boxe, le karaté et la gymnastique. Malgré les incertitudes, les trois associations se préparent à la reprise, avec masque obligatoire pour certains.
  • La vie du 18e

    Comparution immédiate [Article complet]

    Sandra Mignot
    Menaces de mort, rébellion et outrage à agent ont amené Alexandre* dans un box du tribunal correctionnel de Paris.
  • La vie du 18e

    Toilettes à l’envi

    Danielle Fournier
    Alors que la Mairie de Paris souhaite reprendre la gestion des toilettes publiques, deux expérimentations ont attiré notre attention.
  • Le dossier du mois

    A l’assaut de la rentrée

    De la réforme des retraites à la régularisation des sans-papiers, en passant pas la défense de l’hôpital public et des personnes transgenres... la pandémie n’a pas entamé la détermination des associations et de l’ensemble des collectifs en lutte. Dans le 18e, la rentrée 2020 est bel et bien placée sous le signe de la mobilisation !
  • Goutte d’or

    TATI : la fin d’une époque

    Annie Katz
    Difficile à croire et pourtant... le magasin emblématique de la marque au vichy rose et aux lettres bleues devrait fermer définitivement ses portes à la fin de l’année.
  • Goutte d’or

    LMP : le spectacle peut continuer [Article complet]

    Annie Katz
    Le LMP, enfin dans ses murs ! Le seul théâtre de ce quartier populaire va pouvoir vivre plus sereinement et l’équipe qui l’anime continuer à se consacrer à la découverte de nouveaux talents.
  • La Chapelle

    Deux beaux projets en perspective au Bois Dormoy

    Sylvie Chatelin
    Le Bois Dormoy va s’agrandir d’environ 500 m2 et diversifier ses activités pour plus d’ouverture sur le quartier de La Chapelle.
  • La Chapelle

    Alberto, le podologue de rue

    Sylvie Chatelin
    La meilleure façon de marcher… c’est d’avoir des pieds en bon état. Tous les mercredis après-midi, des soins de pédicure sont prodigués aux usagers du square Jessaint, jardin d’insertion géré par Emmaüs à la sortie du métro La Chapelle.
  • Mobilisation en tout genre

    ACCeptess-T à l’épreuve de la crise

    Sandra Mignot
    Acceptess-T milite pour les droits des personnes transgenres. Elle les accompagne aussi dans leur démarche de soins et d’accès au droit. Le confinement et la crise sanitaire auraient pu avoir raison de l’association, mais il se pourrait qu’ils aient au contraire renforcé la mobilisation et la combativité de l’équipe.
  • Mobilisation en tout genre

    Sans-papiers : Vivre comme si la situation était normale

    Catherine Masson
    Ils seraient près de 200 couturiers dans la Goutte d’Or, souvent dans l’économie informelle.
  • Mobilisation en tout genre

    La solidarité anime les luttes sociales

    Marion Bernard
    Loin des clivages habituels, des citoyens de tous horizons mettent en action, ensemble et sur tous les fronts, leur conscience politique pour tenter de faire barrage aux réformes anti-sociales en cours.

n° 293

mai 2021