Au cœur du 18e des années 1970
« Je suis née dans une clinique située au croisement de la rue Ordener et du boulevard Ornano. Fille unique et désirée. Nous habitions un petit appartement de 36m2 rue Ordener, ma chambre avait été installée à la place de la salle de bains et je dormais sur trois coussins dépliés. C’était rudimentaire mais mon père avait bien aménagé notre petit logement. J’ai beaucoup aimé cet endroit dans lequel j’ai vécu jusqu’à mes 17 ans. Peintre à mi-temps, mon père travaillait dans son vieil atelier de la rue Championnet, vers Guy Môquet. Cet endroit, aujourd’hui disparu, était composé de plusieurs ateliers et le voisin de mon père, José Subira-Puig, un sculpteur talentueux et connu est devenu un grand ami.
Ma mère était une institutrice passionnée et travaillait à l’école rue René Binet (ça s’appelait la Zone à l’époque) et elle m’a donné la vocation : dès l’âge de 6 ans, j’ai su que je voulais exercer cette profession. J’ai gagné ma vie à l’âge de 18 ans, en entrant à l’école normale d’institutrices et j’ai habité un joli studio rue du square Carpeaux. Par la suite j’ai enseigné à l’école élémentaire Belliard puis à l’école maternelle Mont Cenis. Depuis que je suis à la retraite, avec mes anciennes collègues, on dîne ensemble régulièrement. Souvent au Safari ou à la Timbale.
J’ai rencontré mon mari, Gérard Laux, en vacances dans le Var. Il faisait de la voile et moi de la plongée sous-marine. Tous deux originaires du 18e, nous fréquentions le marché du Poteau, ça a accroché entre nous tout de suite. Trois mois plus tard, nous étions mariés. Rencontrés en juillet, installés ensemble en septembre, mariés le 1er octobre ! Je n’avais jamais rêvé d’un grand mariage, ça a été modeste et préparé en trois semaines, le temps minimum pour publier les bans ! Nous avons déjeuné au restaurant La Prune D’ente, qui n’existe plus malheureusement, vers la porte de Clignancourt. On y mangeait bien et ce n’était pas trop cher. C’était simple : une grande tablée suivie d’une soirée entre amis ! Nous avons emménagé dans la foulée, rue Montcalm. Notre fils est né l’année suivante, en 1984, notre fille trois ans plus tard.
Un éléphant de trois mètres de haut
En 1987, nous avons eu le coup de foudre pour un appartement dans le quartier de la Moskowa. A l’époque, le quartier était complètement insalubre : il était composé de maisonnettes dans un état effroyable qui ont été démolies pour laisser place à un terrain vague. Gérard a eu l’idée de l’aménager et l’égayer. Pour en profiter, nous avons enlevé les mauvaises herbes et il a fabriqué un chemin avec des palettes. Sur l’un des murs, il a alors entrepris la réalisation d’une œuvre d’art avec du plâtre et de la peinture : un éléphant en relief, avec un indien et une lance.
L’œuvre faisait 3 mètres de haut ! On a fait des fêtes sur ce terrain vague, c’était joyeux ! Comme le quartier était vétuste et que de nombreux bâtiments étaient voués à la démolition, Gérard a eu l’idée de réaliser des pochoirs d’animaux de la savane, pour égayer l’endroit. C’est comme cela qu’il a commencé dans les années 1990. Il s’est inspiré du quartier de la Moskowa pour trouver son nom d’artiste : Mosko. Aujourd’hui, son atelier se trouve à Montreuil. Il crée des tableaux et participe à des expositions. Il est reconnu comme un pionnier du street art, comme Jérôme Mesnager. Ça a changé notre vie.
De mon côté, j’aimais beaucoup le street art mais j’avais besoin de me l’approprier. Il y a une quinzaine d’années, je me suis mise à filmer les artistes et leurs performances. C’est ainsi que je suis devenue bénévole au MUR d’Oberkampf. C’est le premier mur officiel dédié au street art, qui fonctionne avec une programmation. Un nouvel artiste vient peindre tous les mois sur ce mur de 8 mètres sur 3. J’interviewe les artistes et monte une courte vidéo de 3 à 4 minutes. Cela constitue les archives du MUR. J’ai appris la vidéo sur le tas : j’en ai réalisé plus de 200. Le choix des artistes est soumis à un comité, dont je fais partie. Mosko et ses animaux sauvages y ont été exposés, Jérôme Mesnager et ses personnages. Insane 51 y a proposé une œuvre en 3D et Bordalo II, connu pour sa démarche écologique et ses sculptures à base de déchets, y a réalisé une souris en relief. En novembre, Codex Urbanus y a présenté son œuvre, un bestiaire d’animaux fantastiques.
De Paris au Portugal
Aujourd’hui, il existe près de 60 murs, comme celui d’Oberkampf. On est allé en inaugurer un récemment à Porto. Cela ouvre des horizons incroyables. Dans le 18e, des friches et différents espaces sont disponibles mais les œuvres ne sont pas toujours bien mises en valeur. Certains murs restent chasse-gardée par certains groupes, m’a-t-on dit. Mais il existe encore des coins, comme le long de la voie ferrée ou sur la petite ceinture où les graffeurs peuvent se rendre facilement. Le street art évolue bien : il est de plus en plus beau, de plus en plus impressionnant !”

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