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septembre 2022 / Patrimoine

Archéologie : villas romaines, sarcophages mérovingiens et baïonnettes de la commune

par Sandra Mignot

Dans les entrailles de Lutèce dorment encore des vestiges, témoins d’une histoire en écriture perpétuelle. Le pôle archéologique de Paris a pour mission l’inventaire, l’étude, la conservation et la valorisation de ce patrimoine.

Planqués tout au nord de l’arrondissement, au bout d’une discrète ruelle du 18e et aux confins du parc Chapelle-Charbon, un entrepôt et des bureaux semblent bien ordinaires. Ce vaste openspace et son laboratoire d’analyse abritent le Pôle archéologique du département d’histoire de l’architecture et d’archéologie de Paris (DHAAP), ses cinq archéologues urbains, une restauratrice et un archéo-géographe. « L’équipe est complétée par quelques contractuels en fonction des chantiers », précise Julien Avinain, archéologue et chef du pôle. Trois photographes ont longtemps intégré l’équipe, mais ils ne sont plus que deux, et leurs postes sont partagés avec un autre service de la Ville. Le développement des technologies numériques y est pour beaucoup.

« C’est un métier spécifique l’archéologie urbaine, nous devons être formés dès l’université à la connaissance d’un terrain particulier, précise Julien Avinain. Les sédiments ne sont pas les mêmes partout en France, les chronologies d’occupation sont différentes. Et puis on ne peut pas tous se destiner à fouiller les pyramides égyptiennes ou les rives de la Mésopotamie. » En France l’activité rassemble quelque 4 000 à 5 000 professionnels, car toutes les collectivités territoriales (villes ou départements) disposent d’un service archéologique. En effet, toute ouverture de chantier doit faire l’objet d’un avis de la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC), qui décide d’ordonner une fouille préventive, financée par l’exploitant du terrain concerné (dans certains cas, telle que la construction de logements sociaux, des subventions existent pour prendre en charge ce coût). « Mais c’est le principe du pollueur/payeur appliqué au casseur/fouilleur, et cela permet de financer notre pôle », résume simplement Julien Avinain.

Le scandale des années 1960

Si le service parisien a été créé en 1898, c’est après les scandales des années 1960 que l’obligation s’est précisée et a été davantage encadrée par la loi. « A l’époque on détruisait les centres-villes à coup de parkings souterrains, explique Julien Avinain. Des quartiers entiers étaient refaits. Les Halles – par exemple – n’ont pas été fouillées et les restes du Cimetière des Innocents ont été envoyés à la benne. »

La DRAC sollicite donc soit le service archéologique parisien soit l’INRAP (Institut national de recherches archéologiques préventives) pour vérifier si le sous-sol recèle un intérêt particulier. « Des sondages manuels ou mécaniques sont réalisés, et si c’est intéressant, une étude plus approfondie est commandée par l’Etat, poursuit le chef du Pôle archéologique. C’est cette recherche qui sera financée par le demandeur de permis de construire. »

Jusqu’à présent, il n’est jamais arrivé qu’à Paris un chantier soit annulé pour la préservation de vestiges, même si le code du patrimoine prévoit cette possibilité. « Il faut vraiment que les restes présentent un intérêt exceptionnel, comme c’est arrivé à Aix autour du théâtre antique ou à Chartres autour de la cathédrale. »

Une cohabitation pacifique ?

Le sous-sol du service renferme toutes les pièces trouvées dans les sols de la capitale, même si ce « mobilier » appartient à l’Etat. Pour y accéder, on pénètre d’abord dans une zone où deux archéologues sont en train de brosser à grande eau des restes osseux. Ils les déposent ensuite sur un chariot à plateau comme on en trouve dans la restauration collective. Rien de bien original pour eux, ce sont des vestiges qui devaient être traités depuis longtemps. Spontanément ils ne savent plus nous dire d’où ils proviennent exactement. « En 2013, quand je suis arrivé au pôle, la moitié du mobilier n’avait pas encore été lavé ou traité », note Julien Avinain.

Dans la salle voisine, quelques éléments de constructions antiques et des rayonnages glissants dans lesquels sont soigneusement stockés poteries, ossements, restes divers. « Il y a environ 7 000 caisses qui contiennent chacune peut-être une centaine de pièces. » Deux pièces climatisées, qui renferment les objets métalliques ou des restes en tissu, complètent les lieux.

Parmi les chantiers d’intérêt suivis par le service, la découverte d’une habitation romaine et de logements médiévaux à proximité du Panthéon en 2005. Ou encore en 2007, les vestiges d’une rue privée antique sur le site de l’institut Curie (toujours dans le 5e). Le centre de Paris est plus riche en vestiges que les arrondissements périphériques. « Fouiller ces sites, même s’ils ne seront pas conservés, permet de préciser les dates d’occupation des quartiers et d’améliorer nos connaissances. A l’institut Curie nous avons ainsi accédé à des constructions du début de l’urbanisme antique (- 52 avant J.-C.), on y a retrouvé des céramiques gauloises, alors que cette période est très peu connue à Paris. Romains et Gaulois ont-ils cohabités à cette époque ? S’agit-il de poteries d’importation ? L’arrivée d’une nouvelle civilisation ne se traduit pas nécessairement par un bouleversement immédiat. Il peut y avoir eu cohabitation pacifique. » Tout ce qui est récupéré lors des sondages et recherches est stocké pour être étudié. « En général nous conservons ce qui est décoré, sculpté ou des matériaux intéressants. Parfois on ne sait pas l’intérêt exact de l’objet au moment où on le découvre mais il va en prendre au fil du temps. »Faire avancer la science est un travail de fourmi qui nécessite rigueur et patience.

Photo : Thierry Nectoux

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