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septembre 2022 / Patrimoine

Montmartre : classer ou protéger ?

par Dominique Boutel

Montmartre est une proie bien tentante pour les promoteurs aux dents longues. Mais la sauvegarde de son patrimoine immobilier est une urgence. L’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco relance le débat. Le Vieux Montmartre milite pour un classement en site patrimonial remarquable (SPR). Bertrand Monchecourt, architecte du patrimoine DPLG et membre de l’association, précise les enjeux actuels.

18duM : Dans quel contexte s’inscrivent les projets de protection de Montmartre ?

Bertrand Monchecourt : Nous sommes dans un temps un peu particulier : l’année dernière, la Mairie du 18e a relancé l’idée de porter la candidature de Montmartre au patrimoine mondial de l’Unesco. Les associations et Le Vieux Montmartre en particulier ont participé à des ateliers de réflexion. Par les hasards du calendrier, il y a dans le même temps une révision du PLU (plan local d’urbanisme) sur l’ensemble du territoire de Paris, une procédure administrative très complexe. Là encore, et sans lien avec les rencontres précédentes, Le Vieux Montmartre a été sollicité au même titre que les autres riverains. Il nous a semblé que c’était l’occasion de faire le bilan des protections patrimoniales actuelles pour les intégrer aux ambitions du PLU de demain et mieux appréhender la candidature à l’Unesco. Attention : l’inscription au patrimoine n’est pas une mesure de protection, mais une sorte de label, porteur de valeurs universelles et pas seulement défenseur de jolies façades. Mais la problématique la plus urgente à nos yeux, c’est de retrouver une protection patrimoniale qui soit plus proche de celle qui a existé auparavant.

18duM : Montmartre n’est donc plus protégé ?

B. M. : Pendant très longtemps, il y a eu une protection sur Montmartre. Différents projets d’urbanisme complètement ubuesques ont été combattus par Le Vieux Montmartre depuis cette époque : construction d’usines, de parking ou démolition de plusieurs maisons anciennes pour le percement de rues ou la construction d’immeubles impactant particulièrement le paysage. Dans les années 1950, Claude Charpentier, architecte, urbaniste et un temps président de la société Le Vieux Montmartre a œuvré à la mise en place d’un Plan d’aménagement de Montmartre qui visait à définir des bâtiments et jardins à protéger, mais aussi des parcelles ou des immeubles qui au contraire pouvaient disparaître ou muter, et des règles spécifiques pour les constructions neuves. Le travail de Claude Charpentier a eu des répercussions très importantes, dépassant largement les frontières de la Butte. Non seulement son plan qui date de 1954 est devenu le document d’urbanisme officiel et ce jusqu’en 2006, mais il a aussi et surtout servi d’exemple à André Malraux pour la création de plans de secteurs sauvegardés et la loi de 1962. Mais en 1977, la Ville est devenue une seule et même commune et a mis en place un règlement, le POS (plan d’occupation des sols) qui intègre le périmètre de Montmartre, tout en conservant quelques règles particulières. Plusieurs révisions de ce POS sont intervenues mais Montmartre est resté un quartier à part, avec son règlement d’urbanisme spécifique jusqu’en 2006.

18duM : Quelle est la situation actuelle ?

B. M. : Actuellement, environ 200 adresses sont protégées par la Ville de Paris à Montmartre, héritières de celles répertoriées par Charpentier. Son plan n’a pas complètement disparu : les bâtiments protégés ont été intégrés sous la forme d’une « protection Ville de Paris » et visibles dans la carte du PLU. Mais, dans les textes, les règles de protection ont été tellement délayées qu’il est aujourd’hui possible de transformer de manière importante, voire de démolir, un bâtiment protégé. Les constructions neuves sont toujours limitées en hauteur et en emprise sur rue mais aucune règle ne définit la prise en considération d’une architecture environnante, de matériaux de façade ou de toiture par exemple. Pis, certaines cours intérieures ou jardinets peuvent être construits ou densifiés, et des immeubles de faubourg nombreux à Montmartre mais modestes et qualitatifs peuvent être démolis, transformés, surélevés, etc. Cela donne finalement à tous les propriétaires la liberté de faire un peu ce qu’ils veulent. Montmartre reste un très beau quartier. Mais il y a des opérations immobilières qui se font, qui « bidouillent ». Par exemple, la petite maison de la rue des Trois Frères va passer de trois étages à six étages et évidemment, les voisins crient au scandale. Il faut que les maîtres d’ouvrage aient conscience qu’ils sont dans un tissu ancien, qu’il y a des règles à respecter pour que le bâtiment ne « détonne » pas, sans pour autant faire du pastiche ! Ce qui fait l’harmonie des villes anciennes protégées, ce n’est pas quelque chose de restrictif mais d’incitatif à l’exigence, même contemporaine, une sorte de cahier des charges. Montmartre ne doit pas être un décor de film. Je pense par ailleurs que l’on peut facilement adapter ces bâtiments anciens à nos objectifs d’aujourd’hui que sont la consommation énergétique, le bien-être et la qualité de vie. Prenons l’exemple des maisons anciennes de Montmartre : dire que ces constructions sont de mauvaise qualité et les qualifier de passoires énergétiques est un argument facile pour démolir et reconstruire à neuf. Considérer en échange que ces constructions anciennes peuvent évoluer, en définissant un ensemble de bonnes pratiques pour l’entretien du bâti ancien, avec des matériaux adaptés qui renforcent les dispositions énergétiques naturelles d’un bâtiment, c’est non seulement possible mais cela favorise leur conservation dans le paysage et leur pérennité.

18duM : En quoi Le Vieux Montmartre est-il un interlocuteur utile pour débattre des questions de protection du patrimoine ?

B. M. : La société participe activement aux réunions proposées par la Mairie et la Ville à propos du classement Unesco et nous rencontrons les services de la Ville et les élus pour proposer des améliorations qui seraient souhaitables dans le cadre du PLU. La Ville de Paris a d’ailleurs publié un manifeste qui va dans le bon sens. Mais il faut transformer les bonnes intentions en lois. La société du Vieux Montmartre existe depuis plus de 130 ans et souhaite aller plus loin : nous demandons la mise en place d’un SPR (site patrimonial remarquable, dispositif créé par la loi LCAP en 2016), règlement d’urbanisme spécifique comme cela a existé dans le passé, qui pourrait enrichir un PLU sur un secteur délimité, en identifiant des recommandations sur chaque parcelle ou à tous les types d’immeubles. A ce jour, 50 communes en Ile-de-France ont fait le choix de gérer l’urbanisme de leurs quartiers anciens de cette manière. Pourquoi pas Montmartre ?

Propos recueillis par Dominique Boutel

Photo : Sandra Mignot

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n° 310

décembre 2022