Au printemps 2010, quand Tidiane Karaguera regarde Midnight Express pour la première fois, le jeune homme de 24 ans ne se doute pas qu’il va se faire arrêter quelque mois plus tard, à Istanbul, dans des circonstances quasi similaires.
Contrairement à William Hayes, dont l’histoire a inspiré le film d’Alan Parker (1978), celui qui se fait surnommer Tess transportait 13 kg de cocaïne pure avec lui. Du jamais-vu à l’époque en Turquie, ce qui lui vaudra une condamnation de quinze ans. Incarcéré de ses 24 à ses 30 ans dans une prison où quarante-deux détenus étrangers partagent sept chambres, deux douches et deux toilettes, ce gosse de la Goutte d’Or ne quittera Istanbul qu’en 2016. Encore une année derrière les barreaux à Villepinte, puis c’est le retour salvateur dans son quartier d’enfance. « En prison, vous restez bloqué à l’année où vous vous êtes fait incarcérer, explique Tidiane d’une voix calme et apaisée. J’ai 39 ans mais dans ma tête j’en ai 29. »
Ces dix années de prison ont été « une cassure » dans la vie de celui qui était resté longtemps éloigné des petits larcins. Elles lui ont aussi donné l’envie de raconter son parcours. « Au début, c’était un projet de série audiovisuelle, mais on m’a conseillé de commencer par un récit écrit », confie Tidiane. L’histoire a donné lieu à Goutte d’Or connexion, écrit par le journaliste Marc Fernandez et publié le 14 avril dernier aux éditions Flammarion. « Le but, c’était d’écrire un livre accessible à tous et qui évoque des sujets dont on parle rarement car, dans le milieu du trafic de stupéfiants, les gens n’aiment pas trop parler. C’était aussi l’occasion d’évoquer les coulisses de ce milieu et de montrer que ce n’est pas le strass et les paillettes. »
Reconstruction et prévention
Désireux de partager son expérience, « sans faire de glamourisation, sans clichés et sans excès », Tidiane raconte librement comment il est tombé les deux pieds dans le narcotrafic après un premier séjour à Fleury-Mérogis à 18 ans. À l’époque, ce fan de jeux vidéo, d’informatique et de mangas se fait incarcérer pour 0,8 g de crack qui ne lui appartenait pas. C’est au cours d’un deuxième séjour en prison qu’il rencontre un baron de la drogue brésilien, lequel va lui ouvrir les portes du narcotrafic. En plus d’avoir monté une société de location de voitures et une autre tournée vers l’organisation de soirées en boîte de nuit, Tess devient un gros dealer parisien et change de monde. « De base, je suis quelqu’un de généreux, empathique et qui aime bien rire, constate-t-il. Mais quand on est dans une société parallèle gangrénée par la violence, on est obligé de s’adapter. C’est-à-dire se mettre en retrait et ne plus être soi-même. Pendant dix ans j’ai été quelqu’un d’autre, c’est difficile de réapprendre à vivre quand on se retrouve à l’extérieur. On a une sorte de schizophrénie, de bipolarité assumée qui est difficile à effacer avec le temps. »
Inactif pendant quelque cinq ans, le temps de se reconstruire et de s’adapter à une société qui a complètement muté, Tidiane Karaguera évolue désormais dans le milieu de la musique (une autre des ses passions) en contribuant à la production du label Afrowide.
Couplée à la sortie de son livre et aux sollicitations médiatiques, cette activité lui a permis de trouver un leitmotiv, « ce qui est difficile après tant d’années de prison ». En parallèle, il aspire à une carrière de scénariste dans le cinéma et souhaite adapter son histoire en série télé. Une nouvelle occasion pour lui de sensibiliser les jeunes. « Je ne suis pas là pour avoir un discours de moralisateur mais de prévention, prévient-il. Quatre-vingt-dix pour cent des jeunes n’ont pas conscience de leurs actes et des répercussions qu’elles auront sur leur futur. Ils ne savent pas comment ils sont enrôlés et utilisés. J’aimerais juste qu’ils sachent où ils vont et où ils mettent les pieds. ».

En jeux-tu, en voilà !
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