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mai 2020 / Chronique

Dictionnaire à l’usage du covidien amateur [Article complet]

par Daniel Conrod

Apéros confinés : nous ont excités au début du confinement. Ont existé. Ont fini par lasser. Mieux que rien.

Chloroquine : antipaludéen notoire utilisé dans le traitement du Covid-19 à titre encore expérimental. A fait en quelques semaines de très nombreux Français (complotistes ou pas) et quelques politiciens opportunistes, des pneumologues, des infectiologues, des virologues, des épidémiologistes, des spécialistes de la pharmacopée... Nous rappelle que le temps scientifique n’existe pas à l’état pur.

Christophe : chanteur, mort le 16 avril du Covid-19 ou pas. De ses Mots bleus, on ne saura jamais laquelle des deux versions choisir, la sienne ou celle de son ami Alain Bashung. Ne pas trancher a quelquefois du bon.

Covidien amateur : individu présentant des symptômes mineurs du Covid-19. Angle mort de la politique sanitaire du gouvernement français. N’est pas testé. N’est pas examiné. N’est pas suivi. N’est pas comptabilisé. Fantassin sans ennemi d’une guerre en peau de lapin, ne peut ni ne doit se plaindre. Covidien amateur sonne un peu comme comédien amateur.

Déconfinement : mise en récréation partielle, progressive et potentiellement explosive de la population à partir du 11 mai 2020. Attendu avec impatience, redouté au moins autant. A manipuler avec précaution.

Ehpad : on aura besoin de savoir, établissement par établissement, ce qui s’est réellement passé, de quelle manière et à quel rythme les personnels ont été protégés et à quel moment du développement de la maladie les pensionnaires ont été médicalement pris en charge et jusqu’où.

Etat d’urgence sanitaire : fait d’un être humain ordinaire et mortel, en l’espèce le président de la République française, un être hors du commun supposé capable de murmurer à l’oreille des virus les plus mal intentionnés et d’en prévenir les ruses. Suspend nombre de libertés publiques. Donne de mauvaises habitudes aux dirigeants comme aux dirigés. S’en méfier forcément, s’en méfier toujours.

Femmes (1) : à bien y regarder, il y a la Néo-Zélandaise, il y a la Danoise, l’Allemande, il y a la Finlandaise, il y a la Taïwanaise, la Norvégienne, l’Islandaise. On en oublie sans doute. Pourquoi se dit-on spontanément que les femmes en charge des affaires de leur pays s’y prennent autrement que les hommes avec le coronavirus ? En tout cas, pourquoi n’ont-elles pas besoin de faire croire qu’elles savent ce qu’elles ne savent pas ?

Femmes (2) : ne pas oublier d’ajouter aux précédentes les caissières, les soignantes, les aide-soignantes, les femmes de ménage, les assistantes en tout genre, les travailleuses des Ehpad et autres professionnelles directes ou indirectes du soin. Un merci ne suffira pas.

Furtifs (Les) : titre du dernier roman d’Alain Damasio où l’on découvre une espèce animale clandestine, les Furtifs, particulièrement experte en reptations, migrations, métamorphoses partielles, fulgurances sonores et autres hybridations. Alternative poétique idéale au coronavirus.

Hygiaphone Plexiglas : après le préservatif, après le sans contact, en même temps que le masque et les gants, s’est immiscé laborieusement dans notre vie quotidienne. N’en partira pas de sitôt. What’s next ?

Impéritie : très beau mot de la langue française pouvant désigner indifféremment l’incompétence ou l’irresponsabilité (quand ce n’est pas la cruauté sociale) de hauts fonctionnaires, technocrates hors-sol, capitaines d’industrie, membres de cabinets ministériels ou présidentiels et de politiciens professionnels de gauche et de droite auxquels la désindustrialisation du pays et la doxa ordo-libérale ont tenu lieu de colonne vertébrale depuis le milieu des années 1980. Explique grandement le manque de masques, de tests, de charlottes, de surblouses, de tabliers, de respirateurs, de lits d’hôpital, de flacons de solution hydro-alcoolique, de Doliprane, de curare, d’infirmiers, d’infirmières, de médecins de ville (ou de campagne)… L’impéritie est rarement sanctionnée. C’est à cela qu’on la reconnaît.

Inégalités : la pandémie s’en régale.

Jour d’après : billevesée française (mais pas que). S’applique à toutes les situations dites de crise (attentats, catastrophes industrielles et nucléaires, incendies phénoménaux, krachs, explosions politique ou sociale, etc.). Postule un avant et un après inconciliables comme il existe le jour et la nuit. Fait plaisir à nombre d’intellectuels et de médiacrates. Ne se vérifie jamais. Perte de temps.

Libertés : suspendues, ou limitées, en cas d’épidémies, mais aussi d’attaques terroristes. Rarement rendues, sauf à l’exiger.

Li Wenliang : jeune médecin chinois, lanceur d’alerte de Wuhan et combattant du coronavirus de la première heure. Dans les premiers jours de janvier, a fait connaître l’existence d’une nouvelle pneumonie contre la volonté des autorités politiques de Wuhan. L’a payé cher. Mort du Covid-19 le 7 février. Fréquenté comme un mémorial, son mur sur le réseau social Weibo est appelé par les Chinois eux-mêmes Mur des lamentations.

Masques : d’Antonin Artaud, dans Le Théâtre et son double, cette lumière fulgurante portée sur notre présent : « L’épidémie fait tomber les masques. » Et s’il n’y a pas de masques ?

Métiers dits de première ligne : envoyés sur le front du Covid-19 sans protection. Non délocalisables, non confinables, non télé-praticables, souvent peu qualifiés, mal rémunérés et encore moins bien reconnus. Concernent les boulangers, les salariés du commerce de détail ou des supermarchés, les personnels soignants, les coursiers, les livreurs, les éboueurs, les chauffeurs, les professionnels du gardiennage et de la sécurité, les policiers, les pompiers, les travailleurs sociaux… Habitent rarement la métropole. Voir aussi inégalités.

Pangolins : prouvent qu’il ne suffit pas de porter cuirasse pour être protégé des prédateurs.

Psychiatrie : angle mort de la pandémie.

Sepulveda (Luis) : écrivain et militant chilien, mort du Covid-19 le 16 avril. De l’homme qui a écrit Le Vieux qui lisait des romans d’amour, on se dit qu’il pouvait partir tranquille. Il avait fait le job.

Soin (professionnels du) : ignorés par temps clair. Indispensables par temps épidémiques. Maintenant comparés aux Poilus de la Grande Guerre. Célébrés, honorés ou convoités par lâcheté ou convention. N’en demandent pas tant. Les applaudir tous les soirs ne suffit plus.

Tests : quand il y en aura…

Vie nue : désigne le simple fait de vivre, la vie biologique, sans droits ni protection, à la merci du pouvoir, de n’importe quelle sorte de pouvoir. Le migrant ou le réfugié, pour ne parler que d’eux, figurent parfaitement aujourd’hui ce très ancien concept philosophique repensé notamment par le philosophe italien Giorgio Agamben. Impossible de ne pas penser à la vie nue en ruminant le chiffre des 9312 décès du Covid-19 survenus dans les Ehpad à la date du 3 mai.

Vieux  : meurent en cachette, derrière les murs des Ehpad ou dans leur maison, non pas parce qu’ils sont victimes d’un ordre venu d’en haut mais parce que leur grand âge les a dérobés à notre regard, donc à notre vigilance collective.

Viral : série quotidienne ébouriffante (Arte) de dix minutes de micro-reportages racontant, le cœur sur la main, la planète coronavirée. Va nous manquer.

Virocratie : de virus et de cratos (pouvoir). C’est l’un des risques du moment.

11 mai : premier jour des saints de glace et du déconfinement. Y voir un signe ?

Illustration : Séverine Bourguignon

Dans le même numéro (mai 2020)

n° 283

juin 2020