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mai 2020 / Portrait

Philippe Hersant, la création en solitaire [Article complet]

par Dominique Boutel

Habitant les Abbesses depuis près de quarante ans, ce compositeur de musique contemporaine, d’abord un peu démotivé par le confinement, se lance dans une nouvelle création.

Une photo sur Facebook, devenu pour un temps un moyen de communication à distance le prouve : du haut de son appartement, un quatrième et dernier étage de la rue des Abbesses, devenu « tour d’ivoire » avec le début du confinement, le compositeur Philippe Hersant contemple Paris depuis sa fenêtre. « J’ai pris l’habitude quotidienne de cette vue, c’est comme un espace qui s’ouvre », nous rapporte-t-il au téléphone. « J’observe le premier plan, un entrelacs de toits et de cheminées, puis un deuxième plan très cubiste d’architectures assemblées sans plan établi et, au loin, Paris et sa Tour Eiffel. »

C’est avec un esprit qui compose le paysage aussi bien que le son que Philippe Hersant vit cette « réclusion » qui pour lui n’est pas une grande nouveauté. « J’écris essentiellement chez moi, à l’un de mes deux pianos. Je passe déjà la moitié de ma vie dans cet appartement. Ça ne change pas grand-chose, c’est un peu comme un mois d’août qui se prolonge. »

Il habite rue des Abbesses depuis 1981. « Avant j’étais rue Joseph de Maistre, en face de l’hôpital, mais les loyers sont devenus trop chers. » En voisin, il a été le premier à visiter ce petit appartement qui se libérait au-dessus du Vrai Paris. Malgré la vie nocturne du bar parfois jusqu’à 2 h du matin, surtout les soirs de match, il en a fait son lieu de vie et de travail. Quelques années plus tard, un deuxième appartement s’est libéré au même étage, côté Paris cette fois, qui lui permet, surtout l’été, de trouver le calme indispensable à l’écriture.

Des dispositions pour le solfège

Né en 1948 à Rome où son père avait été muté, et où il ne vécut que trois ans, l’homme demeure très sensible à cette origine que les images des films en noir et blanc comme Les nuits de Cabiria font revivre avec une intensité qu’il ne s’explique pas vraiment. Il y retournera de 1978 à 1980, lorsqu’il devient pensionnaire de la Villa Médicis. Bien que la musique ne fasse pas vraiment partie de la vie de la famille, Philippe montre très jeune des dispositions que soutiennent ses parents, surtout pour le solfège qui pourtant rebute la plupart des apprentis musiciens.

Sa formation se passe sans efforts, mais ses débuts comme compositeur sont plus ardus : l’époque n’est pas facile pour la musique « contemporaine » après 68. Règne alors, selon ses termes, une immense « remise en question », un avant-gardisme radical, qui exclut assez brutalement ceux qui n’entrent pas dans cette pensée.

De la production à la composition

N’ayant pas trouvé encore sa voie (ni sa voix), Philippe Hersant enseigne et devient producteur à France Musique où il construit sa culture musicale en puisant dans l’extraordinaire discothèque de Radio France. Nourri de musique baroque, attiré également par la musique du XXe siècle, de Britten à Chostakovitch, les musiques du monde et même le jazz, Philippe Hersant finit par trouver son langage ainsi que son public. On lui doit un catalogue imposant d’œuvres vocales, de musique de chambre et symphoniques – commandées et jouées par des musiciens et des formations du monde entier. Elles lui ont valu de nombreuses récompenses, dont deux Victoires de la musique, en 2005 et 2010. Passionné de littérature, il a mis en notes de nombreux poèmes et textes, dont ceux de son frère, l’historien Henri Hersant.

Si le confinement n’a pas fondamentalement changé les rituels de sa vie de créateur, Philippe Hersant a mis du temps à s’habituer, comme beaucoup, à cette situation inédite : « Pendant une semaine ou deux, je me suis réveillé en pensant que c’était surréaliste, une plaisanterie. » On aurait pu penser que l’arrêt du bruit dans l’espace public, de la vie sociale, des sollicitations, réunissait les conditions idéales pour créer.

Des projets littéraires

Philippe Hersant travaille actuellement à une commande de l’Opéra Comique. Un spectacle d’une heure quarante, pour six chanteurs, chœur et orchestre, dont les échéances sont très proches. Il doit rendre fin septembre les premières partitions, pour une création à l’automne 2021. « C’est un travail intensif, j’avais déjà mis la pédale douce, je sortais moins… » Mais le contrat n’ayant pas encore été signé à l’heure du confinement, le temps s’est brusquement arrêté. Faute de réalité du projet, il ne réussissait pas à travailler. « J’ai donc décidé de classer mes partitions, corriger les fautes sur celles déjà publiées… Le doute est très démotivant, je ne parvenais pas à maintenir une activité continue, à me concentrer. »

Puis le contrat est arrivé. Mi-avril, le projet s’inscrivait enfin dans le concret, la roue du temps s’est débloquée et le compositeur s’est remis au travail.Le sujet le motive : il s’agit d’un livret de Jean Echenoz qui raconte la vie d’un inventeur d’origine serbe, Nicola Tesla, dont Edison se serait approprié les découvertes en matière d’électricité. « C’est un livret varié que j’aime de plus en plus et c’est agréable de travailler avec Echenoz, qui est très coopératif et me laisse maître à bord. »

Présent et avenir

Il ne sort plus que rarement, à la recherche de papier et d’encre pour imprimer ses feuilles à musique : « Heureusement, il y a un grand supermarché à Blanche où l’on trouve de tout…  » Il prend également le temps de se promener dans ce quartier qu’il avait perdu l’habitude d’arpenter. « Je me suis retrouvé rue Berthe, où on n’a pas encore enlevé le décor d’un film qui s’y tournait et se déroulait lors de la Deuxième Guerre mondiale (lire notre n° 281). Ça flanque la trouille, ces slogans racistes sur les murs, ces injonctions à un civisme dont on sait ce qu’il signifiait, particulièrement dans les rues vides ! »

Philippe Hersant voit tomber tous les jours des mails annulant des représentations ou annonçant des reports, il s’inquiète pour ses amis instrumentistes, pour le devenir de la culture, l’avenir lui semble « un grand flou brumeux ». « La hiérarchie des choses à faire est abolie, c’est difficile de se projeter dans l’avenir. La suite m’inquiète. » •

Photo : Jean-Claude N’Diaye

Dans le même numéro (mai 2020)

n° 282

mai 2020